Les derniers miles, Projet Nouvelle Terre

par Sylvain Fortier

1
352

Il me semble que depuis que nous sommes partis de la Grèce, cette navigation a été un rallye à voile. La seule chose dont nous étions vraiment certain était le point de départ et le point d’arrivée, sans être certain d’atteindre ce dernier. Et entre les deux, il y avait beaucoup d’inconnu. L’essentiel pour cette grande navigation était que Chelona fonctionne bien. Nous avons donc dû faire certaines escales techniques et stratégiques en inspectant la bête lorsqu’elle ou la météo nous l’imposait.

Une petite parenthèse en partant pour la navigation de la Grèce jusqu’aux Canaries qui a été vraiment difficile. Je n’aurais jamais pensé amener un équipage dans de telles conditions de navigation. Mais ces deux novices du grand largue en voulaient toujours plus. Aux escales, on bouchait les infiltrations d’eau et on refaisait quelques connections électriques… Le plein de bouffe et d’eau fraîche, et on reprenait la mer. Ces gestes devenaient presque comme un réflexe naturel à chaque escale.

Dernière étape : Départ de la Martinique

Il y a eu un échange d’équipage en Martinique avec Éric Maheux qui a remplacé Martin Beaudry. Sans trop nous en rendre compte, il a pris exactement la place de ce dernier. Il faisait la vaisselle du soir après le repas et allait se reposer afin de revenir plus tard en début de nuit. Alexandre et Sarah veillaient en premier. Mon quart commençait vers 23h30 jusqu’à 2h00, suivi de celui d’Éric jusqu’à 4h30. Je revenais ensuite vers 6h30 après le quart de nuit de nos jeunes inséparables (on les comprend, après tant de séparations!!). 😉 Nous avions tous entre 4 et 5 heures de sommeil possible environ.

En partant de la Martinique, nous sommes passés au vent des îles. Le choix était judicieux afin de s’assurer d’avoir du vent, mais c’était sans me douter que la mer était féroce habituellement à cet endroit. Nous avons eu droit à de bons creux mais avons réussi à passer les îles au près du vent en l’espace d’une journée et demi. Après tout ce que nous avions vécu depuis le départ, nous étions plus que dus pour rentrer au bercail dans un mode de navigation moins tendu, du travers au grand largue. La météo s’annonçait bien pour ça. Au fil de l’eau qui s’écoulait sous la coque, nous mangions des miles et les journées s’écoulaient tranquillement.

Comme à toutes les navigations nous espérions ne pas faire d’escale. Il y avait bien sûr les Bermudes sur notre route. Habituellement, je passe à l’ouest de cette île, mais mon fidèle ami et routeur Richard m’a alors suggéré une autre route un peu inhabituelle. La dépression qui passait au nord nous permettait de passer à l’est des Bermudes, donc de sauver du millage. De plus, elle nous tirait avec un super vent du sud de 30 nœuds! Quelle aubaine juste avant de passer dans le courant du Gulf Stream!

Histoire de pêcheur

Peu de temps avant les Bermudes et ce super vent du sud, j’ai envoyé les deux lignes. L’emballage d’un des leurres indiquait que c’était le meilleur pour la pêche à l’espadon. Éric et moi étions sceptiques, convaincus du coup de pub. Sarah et Alexandre venant de faire leur apparition dans le cockpit, c’était mon tour de faire une sieste de jour. Moins d’une heure plus tard, je les entends m’appeler sur le pont! En sortant, j’ai vu la corde se rompre d’un coup alors qu’Éric s’apprêtait à la retirer du taquet! On a remonté simplement un bout de corde effiloché… Il y avait un espadon au bout…! Ils l’ont vu sortir de l’eau à trois reprises pour finalement casser d’un coup ce qui était une ficelle pour lui.

Quelques jours plus tard une deuxième prise s’est manifestée, comme si nos leurres étaient enchantés. Cette fois-ci, un poisson exactement du format dont nous avions besoin. Une belle dorade qui montrait ses couleurs au loin. Parfois fatiguée, elle se mettait sur le côté… D’un coup elle reprenait sa vigueur et tirant sur la ligne! Voilà, le temps de la tirer un peu vers la poêle!… Il m’a fallu quelques tentatives avant qu’elle soit assez épuisée pour que je puisse la ramener à bord…  Je lui parlais en la ramenant tranquillement vers nous, lui disant que nous sommes quatre et que nous allions la manger… Elle n’était qu’à 15 cm de la jupe arrière lorsque son dernier coup de queue fut vital pour elle, mais fatal pour nos estomacs et le beurre dans la poêle! Elle s’est libéré de l’hameçon et a repris le cours de sa vie et le fil de l’eau!

Histoire de marin

Lors de la dernière partie de navigation en mer, celle de la Martinique à Port Hawkesbury, la mer nous a vraiment surpris. Après toutes ces histoires de pêcheurs, c’est probablement difficile de croire qu’une vague peut retourner un voilier de plus de 14 tonnes de 180 degrés d’un seul coup! Je parle ici d’un tête-à-queue sur une vague croisée…

C’est ce fameux vent du sud un peu après les Bermudes… Nous venions à peine de les passer à l’est. Nous attendions ces 30 nœuds de vent et la mer qui vient avec. Nous savions qu’elle allait grossir… La nuit a passé sans trop de manifestations climatiques. Le vent montait un peu mais sans plus. Peut-être que c’était simplement ça que nous attendions, peut-être pas… Par chance, l’aube est arrivée sans que nous ayons eu trop de mer. Mais le lendemain matin par contre, elle a commencé à se gonfler sérieusement et le vent a forci. Les éléments se révélaient à nous avec toutes leurs couleurs et leurs forces. C’était de toute beauté, un privilège de pouvoir assister à ce spectacle. Tandis que d’autres auraient eu la frousse, j’avais l’impression que tous à bord étaient en admiration devant la nature. Il devait y avoir des rafales à 45 nœuds. On réduisait de plus en plus la toile au vent.  J’aurais dû enlever le tangon de génois bien avant. Mais à l’heure qu’il était, la manœuvre s’avérait compliquée… Et c’est là que je l’ai vu partir d’un coup à la mer. Il a cassé ses rivets, laissant ses deux gueules aux points d’attache. Il ne nous restait plus qu’à enrouler le génois. J’ai envoyé un peu de grand-voile, trois mètres suffisaient, lorsqu’on a vu soudainement le génois se dérouler au complet d’un coup sans prévenir. Par chance, il ne se déployait pas entièrement, il restait plié sur l’étai. Ses écoutes fouettaient dans le vent. Attaché à la ligne de vie, je me suis dirigé vers la proue en éprouvant une nouvelle méthode pour enrouler le génois d’urgence. Après quelques allers et retours du cockpit à la proue, le génois était enroulé et sécurisé de nouveau.

Les vagues de trois à quatre mètres se succédaient les unes après les autres. Elles n’étaient pas toutes de la même direction, elles se croisaient. Le pilote faisait son travail. Nous surfions régulièrement les vagues parfois jusqu’à plus de 9 nœuds. Parfois nous prenions la barre afin de pallier aux manques du pilote ou juste pour essayer la sensation. Tout le monde était dans le cockpit lorsqu’une vague en particulier nous a menacé d’entrer dans le bateau! Deux vagues s’étaient croisées directement à l’arrière levant ainsi LA VAGUE CROISÉE. Elle nous a poussé d’une telle force que le pilote ni personne n’a rien pu faire. Tout s’est passé très rapidement. Les deux pieds sur le bord du voilier, j’étais sûr que nous allions chavirer. En une seconde, le voilier a fait un tête-à-queue et nous nous sommes retrouvés la proue vers la prochaine vague qui s’en venait vers nous. Je constatais que nous faisions 3 nœuds de vitesse…vers l’arrière!!…  Avec trois mètres de grand-voile à contre… J’étais bouche bée! Je me demandais quoi faire… Nous avons continué par l’arrière un bon moment, je dirais au moins 200m. En examinant la situation, je constatais que Chelona abattait tranquillement en reprenant sa route avec la prochaine vague. Nous sommes restés avec des points d’interrogation au-dessus de notre tête pendant quelques jours…

Les différences de température

Difficile à croire mais juste après le courant du Gulf Stream, comme un couteau tranchant qui crée la division, le froid du courant du Labrador nous a frappé! Nous étions pratiquement en culottes courtes quelques heures avant de franchir la ligne. Et vlan! L’humidité intense et ce froid glacial nous a obligé à revêtir de plus en plus de couches. Nous avions encore une fois une pensée pour cette boîte qui a traversé deux fois l’océan à bord d’un cargo. Elle nous amenait entre autre des vêtements de navigation une pièce faits pour naviguer au chaud par grand froid. En échange, nous n’avions que des habits prétendant à l’adjectif de marin sûrement de fabrication grecque avec fermeture éclair brisée après deux semaines d’utilisation seulement…

C’est en traversant cette ligne imaginaire que nous avons senti que nous approchions de chez nous! Le voyage tirait à sa fin. Et comme à toutes les fins de navigation, je réalisais qu’il fallait bien savourer l’instant car nous ne savons jamais dans combien de temps nous pourrons revivre une telle aventure et si jamais la chance nous sourira de nouveau un jour?! Et je suis sûr que malgré ce froid sibérien et ces péripéties à couper le souffle, avec le recul, tous les membres d’équipage auront envie de revivre une telle aventure. En plus, s’il n’y avait pas ces différences de température, il n’y aurait probablement pas de vent pour avancer à voile!

Dernière escale

C’est après presque 7 000 miles nautiques et 51 jours de navigation que nous rentrons au pays. Il nous reste 180 miles à faire pour rentrer au bercail. Juste avant Rivière-au-Renard, je dois absolument mettre à sec notre monture afin de vérifier quelques bruits insolites et quelques lousses dans le système de direction. Nous accostons donc à Rivière-au-Renard après un passage de quatre jours aux Îles de la Madeleine pour laisser passer une dépression majeure. Lorsque nous stagnons, j’ai l’impression que l’équipage tourne en rond, ce n’est pas bon pour le moral des troupes et ça m’affecte aussi. Il faut rentrer au plus vite à la maison, mais pas à tout prix. Je dois absolument m’arrêter pour vérifier et réparer tout ça, avoir le cœur net! En plus des coûts des réparations, cette sortie de l’eau m’aura coûté tout mon équipage. Ils sont partis pratiquement d’un coup, ayant besoin de vaquer à leurs occupations personnelles avant que la saison ne démarre, sûrement aussi pour échapper au froid mordant du fleuve à ce temps-là de l’année et parce que c’est toujours plus long quand ça tire à sa fin, surtout quand ça s’étire…. De mon bord, je me retrouvais seul face à mes obligations. En y repensant bien, le coup reçu par la vague croisée juste avant la Nouvelle-Écosse est sûrement en partie responsable de la sortie de l’eau à Rivière-au Renard…

La mer nous rappelle toujours vers elle

Je ne sais pas si c’est mon karma, mais après quelques heures de déconvenue, seul à Rivière-au Renard, je me sentais bien. Même si j’étais un peu angoissé à l’idée de repartir seul avec ma grosse monture, ça s’est rapidement dissipé en l’espace d’une journée. N’étant pas en vacances, je devais rentrer au plus vite. Richard m’a ramené à l’ordre lorsque nous avons atteint la terre ferme au canal de Canso (à Port Hawkesbury) en me rappelant qu’il y a plusieurs modes de navigation. Là, je devais me remettre en mode côtier. Ça change toute l’approche. Je voyais la fenêtre météo, peu de vent pour le samedi soir, juste le temps nécessaire pour atteindre Sainte-Anne-des-Monts à moteur. Après quelques petites recherches pour de nouveaux équipiers, Simon Beaudry, le fils à Martin, s’est rendu disponible pour me rejoindre le dimanche. J’avais donc 24h pour poursuivre un peu ma route. À deux, je savais qu’il était facile de naviguer la bête en tirant des bords au pire pour remonter le fleuve lorsque la marée remonterait. J’entrevoyais déjà l’autre fenêtre météo qui nous enverrait à Baie Comeau avec par la suite du vent de travers pour nous emmener à la maison. Si les prédictions restaient les mêmes…

Entre temps, Marie-May de la marina m’a trouvé un équipier d’expérience, Michel Lacroix. En même temps, un jeune pêcheur qui était venu prendre une bière à bord lors de notre arrivée, m’a proposé d’embarquer jusqu’à Sainte-Anne-des-Monts. Nous sommes donc partis à trois de Rivière-au-Renard. Michel navigue depuis qu’il est tout petit, et comme par hasard, il est le frère d’un ami de la marina de la Chaudière. Alexandre Ouellet, 22 ans, est pêcheur depuis 6 ans! Sa passion, c’est la mer! Nous étions autour de la table du carré lorsqu’il a fait son apparition dans le bateau. Nous racontant sa vie en nous expliquant que depuis ses 6 ans, il sait qu’il veut être pêcheur. Comme d’habitude, j’ai été chanceux. Un super équipage m’accompagnait. Nous l’avons eu dur jusqu’à Ste-Anne-des-Monts au moteur pendant près de 30 heures. Parfois avec l’aide de la grand-voile, nous progressions tant bien que mal contre le courant de Gaspé. J’ai dû laisser Alex rapidement à Tourelle et reprendre Simon quelques miles plus loin à Ste-Anne-des-Monts sans utiliser les amarres. Nous sommes repartis avec la marée qui continuait de monter et le vent qui allait peut-être garder la tendance des prévisions. Quelques heures de plus de moteur ont suffi. Le vent venait de terre. Nous filions de travers bâbord amure. Au fil de la nuit, il refusait, comme prévu selon les fichiers météo, nous menant presque directement vers Baie-Comeau en tirant quelques bords pour la finale.

Les circonstances nous ont fait patienter cette nuit-là et nous avons ainsi pu reprendre nos forces. Le lendemain matin, nous devions nous lever tôt. Quelques heures de moteur ont suffi à nous mener au large où le vent nous attendait. Un vent du sud momentanément, venant de je ne sais quel système…  Et puis, le vent du nord-ouest prévu par la suite. Ce vent de travers allait forcir durant la journée, nous faisant atteindre des vitesses inespérées. Chelona nous montrait encore une fois ses capacités de 8 nœuds avec des pointes parfois à 9. La mer était presque sans vague étant donné la proximité du rivage. Nous avons réussi à éviter le courant descendant en frôlant les berges du Cap Bon Désir. Wow! De toute beauté ce coucher de soleil derrière les montagnes. Chelona appréciait son nouveau plan d’eau. Tandis que la mer savait bien qu’elle allait nous revoir un jour!

Et moi dans tout ça, mon plus grand défi a été de naviguer en équipage. J’ai l’impression que le partage s’est bien déroulé. J’ai été vraiment chanceux d’un bout à l’autre en tombant sur des gens vraiment motivés qui avaient envie de vivre la mer. Chacun avec ses forces, ils ont réussi à m’accompagner en vivant intensément ces navigations. Et je dois avouer que relever ce défi en aussi peu de temps aurait été impossible sans l’aide de chacun d’entre eux.

Un gros merci à tous ceux et celle qui auront participé de près et de loin à cette expédition réussie! En espérant avoir l’occasion de naviguer ensemble très bientôt.

Les morales de cette histoire

Tout est plus facile en groupe. Il faut savoir se regrouper.

En navigation, on sait quand on part, mais on ne sait jamais quand on va arriver. Il vaut mieux partir sans rien prévoir de trop important par la suite. C’est beaucoup plus intéressant de naviguer ainsi sans aucun stress.

Il est possible parfois que pendant une semaine, à tous les jours, il reste encore 14 jours de navigation… 😉

Parfois, il est préférable de garder le spi dans le sac! 😀

Il ne faut jamais s’en faire, il y a toujours un système qui vient remplacer le dernier système!

1 COMMENTAIRE

  1. Quel beau résumé de notre belle aventure que je viens de re lire encore. WOW!!!
    Toujours entre deux ou trois différents systèmes météo le tout parsemés de ciels étoilés et couverts et je me souviens tellement de la chambre aux patates. 😉
    Je rêve souvent de mon profond sommeil dans ma chambre à l’avant avec les intenses et violents claquements des vagues contre la coque. OUI… je dors profondément lorsque je me sens en confiance et c’était le cas. 😉
    Merci la vie … mais aussi merci à vous : Sylvain, Alexandre et Sarah.
    Cette expérience géniale que j’ai partagé avec vous restera toujours dans ma mémoire.

    Eric

LAISSER UN COMMENTAIRE

Inscrivez voitre commentaire
Inscrire votre nom