Suite de l’aventure, Projet Nouvelle Terre

Par Alexandre Costa

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-To spi or not to spi

Les bruits de pas et de cris sur le pont m’ont brutalement extirpé d’un sommeil profond, une denrée pourtant rare sur une transat. Martin, affairé au winch, m’interpelle du cockpit : « La drisse de spi est coincée ! » Je me précipite hors du lit, partiellement convaincu d’être encore au pays des rêves. Je file jusqu’à la base du mât afin d’agripper la drisse en question. Sylvain est déjà sur le pont, enseveli sous un amas de tissus multicolores, calme, comme à l’habitude, malgré les circonstances. Une partie de la voile est à l’eau, l’autre bat au vent, et entre les deux, une déchirure de près de 15 mètres. Nous réussissons à ramener le tout à bord. Un long moment de silence s’en suit, interrompu par le cri de Sarah, qui un instant plus tôt, sommeillait à mes côtés : « Ben voyons Alex, té en bobettes ! »

– Un tremplin vers les Antilles

Cette portion du périple, qui initialement avait débuté en Grèce, prend racine aux Canaries (un archipel de l’océan Atlantique situé au large de l’Afrique, mais appartenant à l’Espagne). La marina de Las Palmas, sur l’île de Gran Canaria, fut notre port d’escale. Cette immense marina abrite des milliers de voiliers, dont la plupart sont équipés pour faire le tour du monde et vivre à bord. Les tarifs abordables, ainsi que la proximité des services nautiques et des épiceries en font un point d’avitaillement privilégié en vue d’une traversée de l’Atlantique. D’ailleurs, en partant des îles et en naviguant brièvement vers le sud, il est possible d’atteindre les Alizés du nord-est. Ces vents dominants soufflent vers l’ouest de manière assez constante et nous poussent vers le continent américain (ou les Antilles françaises dans notre cas). Les conditions et la température sont généralement agréables, à condition bien sûr de ne pas se trouver à ces latitudes durant la saison des ouragans…

Avant de partir, nous avons eu le privilège d’accueillir deux nouveaux équipiers : Martin et ma belle Sarah. Ils ont reçu le flambeau de Alan, qui après une rude traversée de la Méditerranée, avait rendez-vous avec sa famille pour un voyage en Californie, sur la terre ferme cette fois. Difficile à croire que cet homme doux et discret, qui roule en Tercel 1992, est un fou du volant. Mais il suffit de le voir agripper la barre dans le gros temps pendant des heures, le sourire fendu jusqu’aux oreilles et émettant des rugissements de joie, pour s’en convaincre. Nous avons vécu une aventure épique avec lui et sa présence nous manquera lors de cette traversée.

La veille du départ, quel plaisir ! Un souper au resto avec nos amis, Sarah et Numa, vivant sur leur voilier et de passage aux Canaries. Un souper dans un resto chinois, sur une île espagnole, au large de l’Afrique, avec un Français et une Suissesse de Tadoussac… ça ne s’invente pas ! Fidèle à la tradition, après le repas, je brise mon biscuit de fortune, impatient d’y lire le message profondément philosophique qu’il contient. Ce qui était écrit sur le bout de papier me laissa perplexe : « Ce n’était pas du poulet ! »

– Sur les traces de Christophe Colomb

Le lendemain, c’est donc avec le cœur gros et l’estomac endolori que nous quittons les Canaries et Sarah et Numa. Qui sait, nous nous recroiserons peut-être un jour dans le Pacifique, destination qu’ils semblaient privilégier à moyen terme. Lorsque Numa m’a affirmé, avec un sourire en coin, que dans la dernière année, il n’avait porté ses pantalons qu’une seule fois, j’ai compris que c’était un homme foncièrement heureux ! (Le reste du temps, il est en shorts, je tenais simplement à le préciser pour tous ceux et celles qui ont l’esprit tordu). J’ai, du même coup, pris conscience de l’énorme privilège que j’avais de participer à cette belle aventure (avec ma blonde en plus !) rendue possible grâce à la vision et l’incroyable détermination de Sylvain et Lilas.

Nous quittons donc enfin les Canaries pour la Martinique, sachant que nous ne reverrons pas la terre avant une vingtaine de jours. Toutes sortes de questions nous passent alors par la tête, car sauf Sylvain, aucun d’entre nous n’a d’expérience de navigation de cette envergure. Aurons-nous assez d’eau et de nourriture, réussirons-nous à dormir, y aura-t-il des tensions entre les équipiers, les conditions météo seront-elles favorables, le bateau connaîtra-t-il des avaries, et la question la plus angoissante, manquerons-nous de papier de toilette ? C’est une blague ! le plus important, c’est le beurre d’arachide !

Tranquillement, la routine s’installe ; on organise les quarts pour effectuer une rotation afin qu’il y ait toujours quelqu’un qui veille dans le cockpit, le jour comme la nuit. Au début, c’est difficile de dormir, puis tellement fatigués, on tombe comme des bûches quand arrive notre tour. On finit même par prendre goût à la navigation de nuit, sous les étoiles et la lune. Sylvain est tellement dans son élément qu’il n’utilise même pas de lampe frontale pour faire les manœuvres, c’est à croire qu’il a une vision infrarouge… peut-être a-t-il tellement répété ces gestes qu’ils sont devenus naturels.

Ensuite, il y a la bouffe. Le voilier est équipé d’une glacière alimentée par les batteries. Toutefois, elle est très énergivore donc il n’est pas possible de la maintenir en fonction de façon continue sans démarrer le moteur. Au départ, nous avions plusieurs produits frais, mais au fil des jours, on se tournait progressivement vers des boites de conserve ou autres produits qui ne nécessitent pas de réfrigération. Vers la fin du voyage, la variété de notre alimentation se résumait essentiellement à la forme et à la longueur des pâtes et à la couleur de la sauce ! Nous avons même osé manger des saucisses à hot-dog en pot, préservées dans ce que je crois être du formol. Malgré tout, et considérant qu’il n’est pas facile de cuisiner dans un voilier en marche, nous avons très bien mangé, même si j’avoue qu’on avait hâte à un bon repas frais en arrivant, accompagné d’une petite bière froide, ou deux !

– Passagers clandestins et algues flottantes 

Cette bière, nous avons dû attendre 21 jours pour la déguster. Un délai honorable considérant que le vent était beaucoup moins fort vers la fin du périple et que le spinnaker, déchiré plus tôt, ne pouvait plus être utilisé. Déchirure qui est survenue alors que le bateau surfait sur les vagues immenses de l’Atlantique et battait des records de vitesse ! Le pilote automatique a eu une défaillance et s’est décroché. Le bateau est parti au lof, le spi s’est emmêlé sur l’étai et vous connaissez la suite. Pas possible de le réparer convenablement à bord, malgré la patience de Sylvain qui sait manier l’aiguille et la paumelle ; il pourrait même rivaliser avec les meilleures tricoteuses de Tadoussac !

Sauf les premiers et derniers jours, nous n’avons pas croisé de navires durant la traversée. Nous avons bien vu trois cibles sur le système AIS à un moment à quatre miles de distance. Elles avaient des noms bizarres, comme un matricule plutôt qu’un nom de navire, mais nous ne pouvions pas les voir. Sylvain a toutefois entrevu une ombre. Mystère ! Martin a émis l’hypothèse qu’il s’agissait de sous-marins-espions. On attendait d’être torpillés à tout moment !

Nous avons eu plusieurs visites de bandes de dauphins, le jour comme la nuit. Dans ce dernier cas, on ne les voit pas directement, mais on voit leurs sillons grâce à la bioluminescence ; un phénomène magnifique qui illumine la mer d’une douce lumière phosphorescente. Les dauphins sautent et dansent autour du bateau, particulièrement près de la proue. Un spectacle qui nous émerveille chaque fois. On se sent un peu moins seuls, entourés de ces amis à l’agilité époustouflante. Nous avons eu quelques autres visiteurs, incluant quelques malheureux poissons volants échoués sur le pont suite à un immense bon dans les airs et parfois même à un rebond dans la grand-voile qui faisait office de trampoline. La nuit, ce son surprend, rappelant un tam-tam ! Il faut dire qu’ils vont vite ces bestioles, très vite. Enfin, quelques oiseaux ont pris notre bateau pour un traversier et se sont arrêtés pour faire une sieste, et parfois plus, comme ce pigeon qui a laissé sa trace sur le pont, ou plutôt ses traces, d’un vert radioactif que nous ne finissions plus de frotter !

Côté végétation, une quantité phénoménale d’îlots d’algues flottent sur l’océan, même à des centaines de miles de la côte. On a tous été surpris de l’ampleur du phénomène. Ces algues, les sargasses, prolifèrent dangereusement depuis quelques années. Sur les îles comme la Martinique, elles s’accumulent sur les plages et nuisent énormément au tourisme. Mais surtout, elles émettent des gaz nocifs en se décomposant et représentent une menace sérieuse pour la santé, en plus d’affecter les structures métalliques. C’est un problème grave, dont les causes sont partiellement connues, mais le réchauffement et l’acidification de l’eau, ainsi que l’apport important en nutriments liés aux pratiques agricoles intensives sont pointés du doigt.

– L’étoile Polaire et la Croix du Sud contre la tablette

Bien installés dans notre routine, les jours passent tranquillement et l’on vit au rythme du soleil et de la lune. Les nuages s’offrent en spectacle, jouant d’inventivité pour se présenter sous mille et une formes. J’essaie d’interpréter tant bien que mal ces messages que mère Nature nous envoie en me référant à des ouvrages de météorologie, mais c’est un peu comme essayer de lire une langue étrangère, comme le grec par exemple ! J’aurais tant aimé que notre ange gardien météorologue Richard Taillefer, qui nous suit et nous conseille à distance, puisse être avec nous pour profiter de ce spectacle et nous partager ses vastes connaissances.

En plus des conseils de Richard, nous disposons aussi de fichiers météo GRIB, ainsi que de divers instruments électroniques. Il est possible de consulter notre position précise superposée sur une carte bathymétrique sur une simple tablette. Face à ces outils modernes, Sylvain, habitué aux cartes papier, reste méfiant. Rien ne remplace, en effet, les bonnes vieilles connaissances, celles qui ne requièrent pas de batteries ! Je pense souvent d’ailleurs aux générations de marins qui, sans GPS, ont sillonné les mers du monde. Ils avaient déjà d’excellentes connaissances de la météo, des vents dominants, des courants et de l’astronomie. On ne peut qu’avoir le plus grand respect pour eux. Plus près de nous, je pense aux capitaines de goélettes et à leurs histoires de navigation, comme Julien, que je croisais souvent à la marina, et qui nous a malheureusement quittés récemment.

Il faut toutefois mentionner que toutes ces connaissances, ces statistiques, ces certitudes sont remises en question présentement. Les changements climatiques ont des impacts importants sur la fréquence, la puissance et les occurrences des phénomènes affectant la navigation. Il ne faut rien tenir pour acquis et bien faire ses devoirs avant de partir. Malgré cela, il faut se préparer à toute éventualité. Tous les marins croisés lors de ce voyage l’ont noté lors de leurs trajets respectifs, c’est inquiétant.

– Caresse antillaise

Voir la terre après une navigation de 21 jours, aussi agréable soit-elle, reste un événement absolument extraordinaire. Le but du voyage, c’est aussi ça, arriver à destination ! En fait, c’est beaucoup plus complexe, vous vous en doutez bien. C’est aussi un voyage intérieur, c’est une expérience qui nous change profondément et de façon irréversible. Cela dit, j’étais très heureux de voir les côtes de la Martinique. J’ai été surpris de voir une telle abondance de végétation, malgré la saison sèche, qui en réalité n’en est plus une. À mesure que l’on s’approchait et pénétrait dans la baie qui abrite la marina, on était entourés de plages au sable blanc qui s’étiraient à perte de vue. Au-delà des plages, des bateaux partout, au mouillage, aux pontons, des milliers de bateaux. J’ai été surpris du nombre de catamarans qui supplantaient presque les monocoques. Ces mastodontes des mers, plus luxueux qu’un condo dans le Vieux-Montréal, sont apparemment le format prisé par les compagnies de charter dans ce coin de pays.

D’ailleurs, cette escale marquait une nouvelle étape dans l’aventure de Chelona et de son capitaine. La conjointe et le père de Martin nous attendaient en fait en Martinique pour monter à bord afin de découvrir l’île et ses merveilleuses anses pendant environ une semaine. Voile, plongée, randonnée, resto et ti-punch, une semaine de rêve en perspective.

Pour moi et Sarah, ce fut l’opportunité de passer un peu de temps ensemble sur la terre ferme et de visiter l’île en attendant de rejoindre le bateau pour l’étape suivante : le retour vers Tadoussac ! La Martinique, c’est comme la France, avec ses voitures Peugeot et Citroën, ses chaînes de télé, de radio et ses journaux français, mais dans un décor paradisiaque. Les arbres et les fleurs étonnent par leur abondance, leur variété et leur grande beauté. La topographie est très montagneuse. Le climat est bon, les gens sympathiques, parlant français et créole. Il y a de grandes cultures de bananes et de canne à sucre. Cette dernière est d’ailleurs utilisée pour fabriquer le rhum agricole, dont la Martinique est un grand producteur. Nous avons d’ailleurs visité l’habitation Clément, un musée du rhum en quelque sorte, nous permettant de découvrir tout le processus d’élaboration de cet élixir, visite culminante dans la salle de dégustation et achat de quelques bouteilles, forcément ! Ce rhum est délicieux, mais il laisse toutefois un petit arrière-goût d’esclavage…

Le ti-punch, c’est la version la plus connue des cocktails avec du rhum. 1 partie de sirop de sucre de canne, 3 parties de rhum agricole et du citron vert écrasé. À boire de préférence avant le dîner, mais il est permis de le déguster à toute heure du jour. Quoique du rhum le matin en se réveillant, les locaux appellent plutôt ça le « rouvé zyeux » !

Il est drôle de constater que les gens ici ajoutent des « ti » devant n’importe quel mot. Ça m’a fait penser au ti-Nathan, amateur de ti-bateaux, qui aurait sans doute été très heureux ici ! On pense souvent à lui.

Enfin, j’en profite pour saluer famille et amis et tous les gens de Tadoussac. Courage, l’hiver démentiel que vous venez d’endurer tire à sa fin ! Pour ma part, je vais me faire dorer au soleil et profiter des caresses antillaises (c’est une marque de jus dont celui à la goyave est sublime, je tenais simplement à le préciser pour tous ceux et celles qui ont l’esprit tordu)…

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