Une journée trop parfaite

Par Diane Gauthier

0
191

Le Cambodge, petit pays du Sud-Est asiatique, que l’on connaît malheureusement en raison du régime de Pol Pot et des Khmers rouges, un régime de torture, d’horreur et de génocide durant les années 70 et 80. Le Cambodge a heureusement su se relever d’une guerre civile, a su panser ses plaies et voir le soleil dans la tempête. Et c’est un pays d’une grande beauté, d’une douceur et d’une bonté insoupçonnée.

Donc, nous sommes au Cambodge pour un mois et profitons de chaque instant dans ce magnifique pays. Quand on voyage avec des enfants, il faut souvent faire des choix d’activités, trouver le bon rythme qui convient à tout le monde et s’écouter comme parents… C’est ce qu’on fait depuis longtemps et nos voyages sont toujours d’une incroyable richesse… de l’intérieur, on s’entend ! Ce matin-là, on s’est levés à quatre heures… c’est tôt, je l’avoue. Mais le résultat valait l’effort : on allait voir le soleil se lever sur les temples d’Angkor, un immense site archéologique et le plus grand édifice religieux de la planète. Il fait partie du patrimoine mondial de l’UNESCO.

À cinq heures, on part avec Vuth, notre ami et chauffeur de tuk tuk. On arrive au site, on marche un bout à la lumière de la pleine lune et on s’approche du temple principal. Le soleil prend une heure à monter tranquillement et à réveiller la jungle qui nous entoure. Un décor qui change à toutes les secondes et d’une grande sérénité. J’ai osé me dire : « voir le soleil se lever sur Angkor puis mourir… » Et je me suis ravisée, en me disant que j’avais encore toute la planète à découvrir et que ce n’était pas le temps de mourir aujourd’hui… une chance !

On a fait un pique-nique pour déjeuner et l’on a visité le site d’une complexité incroyable ! Les enfants aiment beaucoup ces visites, on est un peu comme Indiana Jones ou dans ce cas-ci, comme Lara Croft (le premier)… Il faut dire que les pommes ne tombent pas loin de l’arbre !

Milieu de matinée, on repart avec Vuth pour visiter une autre partie du site. C’est à 45 minutes de route, toujours en tuk tuk, en passant par des petits villages. Je vous le dis, c’est énorme ce site. Il fait déjà près de 40 degrés Celsius, mais en tuk tuk on a une petite brise. Les enfants en profitent pour faire une sieste. Camélia dort sur ma cuisse, Matisse, dans les bras d’Alain. On est assis face à face et l’on se regarde Alain et moi et on trouve que la vie est donc belle…

BANG !!!!! Une fraction de seconde et tout a basculé. Des crissements de pneus ! On est en suspens dans les airs, comme dans un film. Puis dans la terre. Camélia se réveille en pleurant. Matisse ne comprend pas. Moi, je suis complètement sonnée. Le temps s’est arrêté pour permettre à notre cerveau de réaliser ce qui se passe. Puis j’entends un cri, de loin, pas rassurant et ça me ramène dans la réalité… ALAINNNN !   Et là, tout se passe à la vitesse grande V. Alain est coincé sous le tuk tuk, Matisse et moi, on soulève la voiture, des gens accourent de partout. On se fait appliquer du baume du tigre pour rester conscient, des gens s’occupent d’Alain, un ventilateur est installé à côté de lui ainsi qu’une plante pour éloigner les insectes. Tout roule trop vite, mais le cerveau fonctionne au ralenti. Deux Québécois qui passent par là s’arrêtent et s’occupent de nous, ils rassurent bien les enfants. Matisse fonctionne à l’adrénaline et s’assure qu’on est corrects et qu’on a toutes nos choses. On attend l’ambulance. C’est chaotique parce qu’on a tellement de douleurs et l’on ne comprend toujours pas ce qui est arrivé. Il y a juste Alain qui a vu la voiture nous frapper par-derrière et qui a crié « Attention ». On se répète, comme un mantra « ça va être correct, ça va être correct », pour tenter de se rassurer et pour essayer de se convaincre surtout !

Après environ 45 minutes, l’ambulance arrive. Ils se mettent à plusieurs, empoignent Alain et l’installent sur la civière et le mettent dans la boîte du camion où l’on se faufile, nous aussi, comme des sardines. On est transportés dans un hôpital privé à Siem Réap. On passe tous des radiographies, pour moi et les enfants, le verdict est simple : « not broken, ok ». Ça va, on n’a rien de cassé, mais on a mal partout, Camélia a le bras dans une écharpe, Matisse boite et moi, j’ai le bras droit deux fois sa grosseur et le dos complètement défait.   C’est difficile d’être rassuré ! Et c’est là que le médecin vient annoncer à Alain qu’il a de multiples fractures… euh ! … notre cerveau ne veut pas comprendre cette information-là !!! Il a besoin d’une chirurgie…. Quoi ?!?!….  Ça ne peut pas se faire ici, l’hôpital n’a pas les spécialistes. Soit on va à Bangkok en Thaïlande, soit on rentre au Canada. La décision ne nous appartient pas, car il y a des questions médicales en jeu et des délais qu’on ne peut pas dépasser pour la santé d’Alain. Ce sont les équipes médicales de Siem Réap, de Bangkok et du Canada qui décident, après deux jours de tests et d’évaluations, que ce sera Bangkok.

Voilà, ça fait deux semaines que l’accident a eu lieu. Toute la famille, nous avons reçu de très bons soins, car dès notre arrivée à Bangkok, une équipe médicale spécialisée s’est mise en place autour de nous. Des radiographies, des imageries par résonance magnétique, des scans au centre de trauma… Bref, tout est négatif pour moi et les enfants. Donc tout va bien. Oui, nous avons beaucoup de douleurs, mais au moins c’est superficiel et avec le temps, tout va rentrer dans l’ordre.

Pour Alain, l’orthopédiste qui le suit a décidé que la chirurgie n’était pas l’option à envisager. Les quatre fractures, toutes situées à l’os pelvien (dans le bassin) sont belles et n’ont pas bougé. Donc la thérapie passe plutôt par le repos total, le contrôle de la douleur et un environnement calme. C’est ce qui permettra au corps de se guérir par lui-même. Ça et beaucoup de force mentale !

L’hôpital est d’une qualité exceptionnelle : les soins, le personnel, la nourriture, l’attitude et les deux « bains » par jour. Tout ça facilite la guérison. C’est certain que c’est un hôpital privé et un des meilleurs hôpitaux d’Asie et que nous sommes privilégiés d’y avoir accès, car la majorité des patients ici ne sont pas Thaïlandais. Une journée typique pour Alain ressemble à ceci : réveil et prise des signes vitaux à six heures. À sept heures, les sept infirmières viennent souhaiter un bon matin, prendre des nouvelles de la nuit et donner le journal. Bain (au lit), ménage de chambre et changement de lit. Dîner. Fin d’après-midi, deuxième lavage du corps et de la chambre. À travers tout ça, il y a les spécialistes qui passent. Est-ce qu’Alain a le temps de s’ennuyer ? Non, mais il se repose !

Pour nous, la Thaïlande, c’est aussi comme une deuxième maison et maintenant plus que jamais, avec nos amis qui viennent nous visiter. On s’y sent à l’aise, on a le cœur léger, on est simplement bien. Tous ces facteurs sont vraiment facilitants pour la guérison d’Alain… mais à mon avis, un des facteurs qui pèse le plus dans la balance est sa force intérieure. Alain, c’est un battant avec du courage à revendre et un sens de l’humour miraculeux. Alors, s’il est convaincu de quelque chose, marchez avec lui ou tassez-vous de son chemin ! Le médecin s’est déjà rendu compte de ça : « You strong man.  You strong mind.  Heal very fast! »

Dans toute cette histoire, la journée qui était si parfaite continue quand même de l’être. C’est vrai que tout a basculé. Mais nous avons eu énormément de chance dans notre malchance. Je n’ai pas besoin de vous dire combien désastreux ça aurait pu être. À ce jour, nous sommes toujours les quatre ensemble, heureux et en santé. Tout ça est un grand apprentissage pour nos enfants et ça s’ajoute non pas comme un traumatisme dans leur vie, mais plutôt comme une expérience dans leur sac à dos. On essaie de voir le bon côté des choses et de regarder le soleil au-delà des nuages.

LAISSER UN COMMENTAIRE

Inscrivez voitre commentaire
Inscrire votre nom