Projet nouvelle terre

Par Alan Evans et Lilas Lamontagne

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Et vogue la Méditerranée, de la Grèce aux Iles Canaries

Dans son article paru dans le dernier numéro du Tadoussacien, Lilas a écrit au sujet de notre départ de la Grèce et des difficultés que nous avons rencontrées, mais ce qu’elle n’a pas dit, c’est que tout a commencé par l’une des plus belles journées de voile. Nous avons quitté Patras vers 9 heures du matin avec un vent d’est qui soufflait derrière nous parfois à plus de 30 nœuds. En fin de matinée, nous avions deux voiles largement réduites et les vagues se creusaient de plus en plus. Chelona volait et j’ai passé des heures à la barre à diriger le bateau, savourant chaque minute. Imaginez un yacht de 45 pieds et 13 tonnes qui rebondit comme un petit canot. Complètement réactif à la barre, le bateau était facile à piloter (j’avais l’impression de conduire une Lamborghini ou une Porsche), fouetté par les embruns, fendant les vagues, accélérant parfois alors que nous surfions sur les grosses d’entre elles. C’est ce que je suis venu chercher. Ce fut la récompense après 42 jours de travail sur le bateau à Patras.

Le romancier Charles Dickens a écrit un jour : « C’était le meilleur des temps, c’était le pire des temps ». Cette fabuleuse journée de navigation a mené à la pire journée de mal de mer que je n’ai jamais eue ! Une image qui va me rester est celle d’être dans ma couchette, vers 3 heures du matin, malade, misérable, et de me faire réveiller par la pompe de cale. Mon cerveau brumeux qui me dit : « Pompe de cale ? Ce n’est pas mon vieux Trillium, je pensais que les bateaux en fibre de verre ne fuyaient pas ! » Je ne rêve pas. Je regarde par la porte de ma cabine pour voir les visages fantomatiques de Sylvain et d’Alexandre dans l’obscurité, chacun avec leur frontale allumée, les yeux fixés sur la cale, le visage sombre. La pompe a ensuite cessé de fonctionner. Je me dis que je ferais mieux de sortir du lit !…

Alors que le premier jour de navigation a été le meilleur de tout le voyage, la première nuit a été la pire. Encore malade, je me suis retrouvé dans l’obscurité à vider l’eau de la cale dans l’évier de la cuisine, avec 35 nœuds de vent et des vagues de 4 mètres nous ballottant sans répit. Alex, lui aussi malade, essayait de réparer la pompe de cale tandis que Sylvain était seul avec un équipage malade, un pilote automatique qui lui aussi faisait défaut et un bateau qui prenait l’eau à 100 miles du rivage, quelque part au milieu de la mer Ionienne. Il était évident que l’eau ne provenait d’aucune fuite dans la coque, donc ce n’était pas une situation effrayante. C’était en fait le résultat d’une fuite d’eau s’infiltrant par le pont — pas dangereux — et bientôt résolue. Après deux jours de vent rugissant et de vagues énormes, le vent est tombé tellement drastiquement à l’aube du troisième jour que nous avons dû démarrer le moteur. Après tout ce que nous venions de traverser, c’était un moment de grâce. Je me suis assis au soleil sur le pont, à prendre des photos de la côte italienne, de l’île de Sicile, de l’effrayant mont Etna, un volcan actif et l’un des endroits les plus dangereux au monde. Il s’est avéré que c’était mon anniversaire, et le meilleur cadeau d’anniversaire que je n’aurais pu espérer : je n’avais plus le mal de mer.

Il a fallu faire un arrêt de deux jours en Italie pour résoudre les problèmes. Un délai principalement causé par l’attente d’un nouveau convertisseur pour recharger nos ordinateurs et radios. Le nouveau que nous avions acheté en Grèce était déjà mort. Et bien sûr, la pompe de cale et le pilote automatique avaient également besoin de nos soins attentionnés. Nous avons donc trouvé et scellé les voies d’eau avec succès comme nous avons pu le constater par la suite. Nous sommes partis en soirée et je crois que je n’oublierai jamais notre navigation au moteur dans le noir à travers le détroit de Messine, entre la Sicile et le bout du pied de l’Italie, avec toutes les lumières du port, des paquebots, bateaux de pêche et autres bateaux. Combien de Canadiens, me suis-je demandé, ont-ils déjà eu l’occasion de prendre un bateau dans un lieu historique où des légions romaines ont marché il y a des milliers d’années et où l’apôtre Paul aurait navigué lors de son dernier voyage de Malte où il a fait naufrage jusqu’à Rome où il est mort.

De la Sicile à Carthagène en Espagne, nous avons enduré des vents forts de face, suivis de vents légers venant de l’arrière jusqu’à plus de vent du tout. Nous bénéficiions parfois d’une brise parfaite de 15 à 20 nœuds et ajustions toutes nos voiles en conséquence. Rapidement, nous tombions à 7 ou 8 nœuds, et une heure plus tard, le vent soufflait de nouveau de face ou disparaissait complètement. Il n’y avait rien d’autre à faire que d’être patient. Il y avait aussi de magnifiques journées ensoleillées. Nous étions parfois visités par des bancs de dauphins qui coursaient autour du bateau et jouaient avec nous en faisant des sauts acrobatiques pendant une dizaine de minutes, puis disparaissaient aussi vite qu’ils étaient venus. C’était difficile par moment. C’était calme à d’autres. Nous avons navigué au moteur. Nous avons navigué à voile. Nous avons été frustrés. Nous avons ri. Et nous avons finalement été très chanceux d’avoir pu être averti à temps d’un important système de basse pression dans l’Atlantique causant des vents de plus de 40 nœuds qui s’en venait dans notre direction. Nous étions suffisamment près de Carthagène pour aller nous y abriter à temps.

C’était même excitant de s’y arrêter. Contrairement à Patras, Carthagène est une ville touristique, et voyant notre drapeau, les touristes canadiens s’arrêtaient pour nous parler. C’était amusant de rencontrer aussi d’autres marins de France, d’Angleterre et d’Australie, chacun avec leurs histoires à raconter, certains voyageant en couple, en famille ou avec des amis. Tout le monde avait des choses à réparer sur leur bateau. Tout le monde spéculait sur le temps qu’il faisait. Tout le monde était prêt à partager toutes les nouvelles ou informations qu’ils avaient qui pourrait nous être utiles. C’était la fraternité de la voile, comme une famille élargie de voyageurs au long cours, prêts à s’entraider de toutes les façons possibles.

Nous avons poursuivi notre chemin plus loin, en direction de la côte africaine pour éviter les dépressions, puis nous l’avons longée jusqu’à Ceuta, sur la côte sud directement en face de Gibraltar. Enfin, de là, nous avons échappé à la mer Méditerranée par un détroit bondé de navires qui allaient et venaient, et nous sommes partis vers le sud pour rejoindre les îles Canaries. Le vent de Gibraltar est normalement favorable pour un voyage vers le sud, mais bien sûr, le troisième système dépressionnaire atlantique a tellement brisé les vents que nous avons été confrontés à plus de 30 nœuds de vent à deux reprises et des vents contraires jusqu’aux trois derniers jours de cette étape du voyage. Heureusement, les deux derniers jours avant les Canaries nous ont permis de naviguer avec le spinnaker au soleil, les dauphins célébrant à côté de nous et les vêtements séchant enfin une fois pour toutes.

Ce voyage a été une expérience complètement nouvelle pour moi. J’ai navigué mon propre bateau, Trillium, entre Tadoussac et Montréal plusieurs fois, mais jamais hors de vue de la terre et jamais dans des conditions comme celles que nous avons rencontrées en Méditerranée. J’ai beaucoup de respect pour ceux qui sont engagés dans ce genre de navigation, pour le dur travail qu’ils doivent accomplir et pour le savoir-faire dont ils ont besoin pour le faire en toute sécurité. Sylvain aime évidemment ça, et il est très bon, combinant une confiance née de l’expérience avec un profond respect pour la mer. Il était facile de se détendre dans un bateau aussi fort et digne de la mer que le sien et avec un marin aussi expérimenté que lui. Et Alexandre est l’équipage parfait. Non seulement il peut démonter et réparer toutes les composantes électriques dans le bateau, mais toujours, je me retrouvais assis dans le cockpit, à moitié endormi, et soudainement un bol de soupe, un sandwich, une assiette de pâtes apparaissait à côté de moi, comme par magie. Chef extraordinaire, il nous a gardés bien nourris. Mais ce genre de navigation n’est pas pour moi. Donnez-moi mon antique Trillium et mes croisières côtières — un mouillage sûr dans le magnifique Saguenay au Ruisseau Gagnon ou à l’Île Saint-Louis en fin de journée — et une nuit complète de sommeil sans quart de nuit.

Pour terminer, vous ne devriez jamais naviguer avec une date d’arrivée déterminée d’avance. Jane et moi avions depuis longtemps organisé des vacances en famille en Californie pour rendre visite à notre fille Martha, de sorte que je n’avais plus le temps de traverser l’océan jusqu’à la Martinique. Heureusement, Sarah Duquette et Martin Beaudry ont pu se joindre à l’équipage à partir des Canaries afin que Sylvain et Alex ne soient pas seuls pour la transatlantique. J’en avais assez du voyage à ce moment-là. Je suis content d’y être allé. Je ne l’oublierai jamais. Et maintenant, je suis très heureux d’être parmi les nombreux intéressés à regarder tous les matins ce petit point rouge qui se déplace pour voir où nos voyageurs sont rendus.

La transatlantique depuis les Canaries

Je reprends ce savoureux récit de voyage là où il s’est arrêté pour vous raconter en quelques lignes le début de transatlantique de Chelona et son nouvel équipage, partis de La Palmas aux Canaries le 17 mars dernier.

Petite parenthèse pour le nom du bateau qui était initialement Thétis, mais que nous avons rebaptisé Chelona (tortue en grec). Pourquoi la tortue ? Pas parce que nous anticipions que le bateau serait lent, bien au contraire… ! Mais parce que c’est le totem de notre fils, d’après un rêve que j’ai fait lorsque j’étais enceinte de lui. Elle symbolise le ralentissement, l’idéal de vie des deux fonceurs que nous sommes. Et finalement parce que selon la sagesse amérindienne, la tortue représente la sagesse ancienne de la terre (et bien plus encore… !).

Alors, à leur arrivée aux Canaries le 13 mars dernier, ils ont bel et bien retrouvé Sarah et Numa ainsi que Sarah Duquette et Martin Beaudry qui étaient arrivés quelques jours plus tôt. Ils leur ont tous fait un comité d’accueil sur le quai. Sarah et Numa semblent vraiment apprécier leur nouvelle vie de marins nomades. Tous ensemble, ils sont allés souper en ville. Alan est parti le jeudi suivant.

Puis est venu le temps de repartir, poursuivre la transatlantique dite « la traversée des dames », et de raison… Pratiquement depuis leur départ des Canaries, le vent est portant, vent arrière ou grand largue. Il était modéré au départ, mais ils se sont retrouvés par moment à faire des pointes à 11,7 nœuds sous spi. Sylvain et Alexandre — qui est en train de devenir un marin aguerri, apprennent tranquillement le bateau et le fonctionnement à bord à Sarah et Martin qui viennent d’arriver. Martin, complètement crinqué, incite Sylvain à pousser le bateau. Ils avancent sous spi toute la journée et l’affale la nuit venue. Ils ont déjà croisé des baleines, des dauphins et des tortues, même un banc de dauphins en bioluminescence. Sarah a eu le mal de mer dès le départ, mais semble commencer à se replacer…

Heureusement, les prévisions météorologiques semblent très favorables pour les jours à venir. Ils espèrent arriver début avril en Martinique. Nathan et moi n’irons pas les rejoindre en fin de compte, faute de budget et de temps… La saison approche à grands pas et je m’adapte à pas de tortue à ma monoparentalité temporaire… ! 😉

Enfin, le convoyage est enfin devenu une vraie partie de plaisir. Il ne reste plus qu’à leur souhaiter bon vent jusqu’à la fin du voyage ! 🙂

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