La petite histoire de la pêche aux oursins

Par Samuel Belleau

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Nous voici rendus à la fin mars. Les bateaux de pêches aux oursins quitteront bientôt le quai de Tadoussac afin d’aller récolter cette manne peu consommée en sol québécois, mais qui vaut son pesant d’or sur les marchés asiatiques. Mais depuis quand les hommes consomment-ils des oursins ?

On retrouve un peu partout sur la planète les restants de test d’oursin et de coquillage sur les sites archéologiques près du littoral qui prouve que les hommes consommaient des mollusques et des oursins à l’époque de la préhistoire. Les oursins sont également consommés autour de la méditerrané depuis l’Antiquité. Sur la Côte-Nord, bien que la présence amérindienne remonte à 8 500 ans, c’est à la période du Sylvicole moyen (environ 2000 ans) que les premiers signes de sédentarisation commencent à apparaître. D’abord nomades et surtout présents pour la chasse aux phoques, ils auraient commencé à s’établir sur la côte pour de plus longues périodes et à exploiter de nouvelles sources de nourriture autre que le phoque. Selon les études archéologiques effectuées dans la région de l’embouchure du fjord du Saguenay (Michel Plourde 2011), c’est vers les années 1000 à 1200 de notre ère que l’on retrouve les premières traces de consommation d’oursins verts, de myes communes et de bélugas par les Amérindiens dans le secteur.

Avec l’arrivée des Européens, il semble que la consommation d’oursins au Québec se soit estompée culturellement au point où la pêche de cette espèce ne semble avoir suscité aucun intérêt économique local jusqu’à une première pêche exploratoire en 1984 dans la Baie de Percé. Il faut toutefois noter que les moyens techniques avant les années 1970 (matériel de plongée sous-marine) n’étaient pas aussi sophistiqués qu’aujourd’hui. Ce n’est qu’au début des années 1980 que l’on voit apparaître les premiers pêcheurs d’oursins sur les côtes du Maine aux États-Unis. Alors que le produit n’est que peu ou pas connu en Amérique du Nord, l’intérêt des marchés asiatiques (surtout du Japon) lui, explose. Suite à la découverte de ce nouveau potentiel économique, il s’en est suivi une petite ruée vers cet « or vert » au point où l’on remarqua une diminution des populations d’oursins dans le golfe du Maine (Chen, Y. Hunter, M. 2003), modifiant du même coup l’habitat côtier par le retour des forêts de laminaires disparues suite au broutage intensif effectué par les oursins. Avec la recherche de nouveaux secteurs d’exploitation, de l’intérêt économique grandissant et de l’essoufflement des populations de la morue franche, la pêche à l’oursin s’est répandue vers le nord-est atteignant les côtes de la Nouvelle-Écosse, du Nouveau-Brunswick et du Québec.

Dans l’estuaire et le nord du golfe du Saint-Laurent, la pêche commerciale à l’oursin vert a débuté en 1991. Bien que 14 zones de récolte aient été créées, plusieurs n’ont été jusqu’à ce jour que peu ou pas exploitées. Cette pêche s’effectue principalement en plongée même si la pêche au casier est autorisée. Parmi les autres mesures de gestion en vigueur, on note un nombre limité de permis par zone, une taille minimale de capture de 50 mm de diamètre, une période de pêche en plongée généralement fixée de la fin mars à la fin décembre. La récolte a lieu une fois le couvert de glace parti et lorsque le rendement des gonades est élevé, soit de la fin mars à la mi-mai, puis de septembre à décembre.

La pêche au Québec est surtout concentrée dans les zones 8 et 9, soit sur les hauts fonds près de la tête du chenal laurentien où les oursins abondent dans cette portion de l’estuaire du Saint-Laurent. Les débarquements d’oursin vert ont oscillé entre 7 et 187 tonnes jusqu’en 2005, puis ont augmenté fortement en 2006 (684 t) et 2007 (762 t), principalement en raison de l’augmentation de l’effort à l’embouchure du Saguenay (zone 9). On constate par la suite une certaine stabilisation des débarquements entre 500 et 600 tonnes par année. Bien que des débarquements aient été rapportés pour 6 autres zones depuis 1991, ceux-ci ont été discontinus ou peu importants.

À partir de 2005, l’exploitation s’est effectuée presque uniquement dans la sous-zone 9-1 à l’embouchure du Saguenay qui englobe la baie Sainte-Catherine, la batture de la pointe aux Vaches et plus spécifiquement la batture aux Alouettes où l’exploitation se concentre sur une superficie de seulement 1,67 km2 ! En 2006, l’augmentation de l’effort et des débarquements ont été considérables, ce qui a conduit à la mise en place de mesures de gestion les années suivantes afin de limiter les débarquements. Ainsi, une fermeture saisonnière a été mise en place en 2008, suivie de la création de la sous-zone 9-1, de la limitation du nombre de permis et de la mise en place d’un contrôle de l’effort en 2010, ce qui a permis de faire baisser les débarquements. Depuis 2011, les débarquements sont stables et avoisinent les 420 t. En 2014, une limitation des captures à 6 000 kg par jour de pêche par bateau a été introduite. À elle seule, la sous-zone 9-1 constitue depuis 2004 de 44 à 91 % des débarquements de l’ensemble du Québec.

La zone 9 regroupe 7 permis dont 5 sont permanents depuis 2009. Les détenteurs de permis permanents ont l’exclusivité de la sous-zone 9-1, mais sont sujets à une limite totale de 80 jours-bateaux de pêche. Ils peuvent aussi pêcher 12 jours supplémentaires à l’intérieur du parc marin du Saguenay–Saint-Laurent ainsi que 12 autres jours à l’extérieur du parc. Le nombre maximal de plongeurs par permis est de 4, dont seulement 3 peuvent être en plongée et 1 autre en attente à bord du bateau. En 2016, la pêche en plongée sous-marine a été autorisée du 20 mars au 31 décembre. La pêche à l’aide de casiers est interdite dans les limites du parc marin du Saguenay–Saint-Laurent et durant la pêche au buccin. Le pesage à quai est obligatoire de même que le système de surveillance des navires depuis 2015.

Malgré l’imposition de limite de pêche en quantité et en temps pour la récolte, le but de ces mesures n’est que de faire une exploitation qui respecte le renouvellement des stocks d’oursins sans épuiser la population. D’ailleurs, ces mesures semblent être bienvenues de la part des pêcheurs qui ont vite compris que seule une exploitation encadrée permettrait une pêche durable à long terme de cette ressource convoitée. Par exemple, l’Agence Mamu Innu Kaikusseht (AMIK) en collaboration avec les Pêcheries Nikan s.e.c, le Ministère des Pêches et Océans et l’Institut océanographique Maurice-Lamontagne ont participé conjointement à une évaluation de la biomasse de l’oursin vert à l’embouchure du fjord du Saguenay (2016-17).

DE LA RECHERCHE À LA TRANFORMATION

Dès le début des années 1990, l’intérêt économique pour l’oursin vert pousse des scientifiques à étudier l’espèce et son cycle de vie, ainsi que de nouvelles méthodes d’exploitation et de transformation. On envisage même l’élevage des oursins en aquaculture. Malgré les recherches et les développements technologiques pour sa transformation, le marché québécois de l’oursin peine à se développer, faisant en sorte que la plupart des oursins pêchés en nos eaux prennent encore le chemin des États-Unis pour être transformés et expédiés vers les marchés asiatiques. C’est ainsi que l’on voit une autre de nos ressources locales se faire exporter et transformer ailleurs en laissant une opportunité d’emplois s’envoler pour les chômeurs de la Côte-Nord…

Ce n’est pourtant pas parce que nous ne pourrions pas le faire ! En 1992, le groupe Technomar-UQAR avait mis au point un appareil qui parvenait mécaniquement à ouvrir les oursins sans fracasser leur coquille. Monsieur Alain Gaumond, technicien en génie mécanique, avait réussi cet exploit. Le taux de succès de l’appareil atteignait 85 % à l’époque. Depuis 2002, une compagnie privée de La Pocatière (Oceatec), spécialisée en automatisation de la transformation de produits marins, a commercialisé l’appareil pour transformer les oursins : http://oceatec.com/oursins.html

De plus, les connaissances acquises sur l’espèce (résistance aux variations de salinités, de température, de PH et les conditions optimales de croissance), ainsi que les expérimentations faites depuis près de 30 ans un peu partout dans le monde nous permettent aujourd’hui de croire à la possibilité d’un élevage commercial de l’oursin vert. Depuis quelques années à l’Université Memorial à Terre-Neuve, le professeur de biologie marine Patrick Gagnon et son équipe mènent des expériences sur la production d’oursin afin d’en augmenter la qualité, la couleur et le goût. À l’intérieur du centre de science océanique à Logy Bay, on retrouve une trentaine de bassins qui regroupent quelque 800 oursins soumis à différents tests scientifiques où l’on tente d’influencer leur croissance en leur donnant une moulée spéciale en provenance de la Norvège. L’expérience s’avère prometteuse et des résultats suivront dans les prochaines années.

Sur le marché asiatique, un kilo de gonades d’oursins peut se vendre jusqu’à 120 dollars. Et alors que la totalité des récoltes était exportée vers l’Asie au début des années 90, le marché de l’oursin a aujourd’hui évolué et de plus en plus d’oursins sont exportés aux États-Unis où il gagne en popularité dans les grands restaurants. Des produits faits à base des gonades tel que le corail d’oursin, une sorte de tartinade à saveur iodée, sont très populaires chez nos cousins français et japonais. Malgré cela, le Québec se montre encore plutôt frileux à offrir des produits à base d’oursins sur ses tables, un produit pourtant bien de chez nous…

À qui la faute ? Difficile de promouvoir un produit local qui n’est pas culturellement consommé par sa population. Mais peut-être n’usons-nous pas assez de créativité pour faire découvrir les richesses du Saint-Laurent. Une des problématiques est aussi que les gouvernements investissent davantage dans l’exportation de nos produits de la mer plutôt que sur la mise en vente de ceux-ci sur le marché québécois et canadien. Cela demeure une bonne nouvelle pour l’industrie, mais pas pour le consommateur qui peine à trouver des poissons comme le flétan ou les fruits de mer de chez nous à des prix intéressants. D’autant plus que statistiquement, les Canadiens ne sont pas de gros consommateurs de poissons et de fruits de mer. Les transformateurs reçoivent davantage de subventions pour moderniser leurs installations de surgélation que pour stimuler une meilleure distribution au pays…

Alors que l’on voit des villages comme Longue-Rive perdre leurs services de base et leur usine de transformations suivi d’un exode des jeunes quittant la région ; alors que le gouvernement augmente les heures de chômage à accumuler pour obtenir de moins en moins de semaines de prestations ; avec toute notre expertise qui s’est développée au fil des 30 dernières années dans le domaine ; j’ai de la difficulté à comprendre que l’on n’ait pas encore un lieu pour la transformation et la mise en vente des produits de l’oursin alors que l’on exploite la ressource directement dans notre cour… Puisant la ressource à même une aire de conservation dans un parc marin, pourrions-nous au moins créer des emplois locaux afin de faire travailler davantage nos gens dans ce creux économique hivernal au niveau régional ?

1 COMMENTAIRE

  1. Merci pour votre article ..bientôt nous nous rendons à Tracadie Sheila au Nouveau-Brunswick et au retour nous allons aux Escoumins ou le fils de mon conjoint à déménager. Alors je serai vraiment intéressé de me procurer des oursins et bien évidemment en déguster. .. pouvez vous me dire si vous connaissez un pecheur ou à quel endroit je peux m informer..ou simplement demander aux plongeurs de escoumins? Merci

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