Projet nouvelle terre

Par Lilas Lamontagne

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Les douze travaux de Sylvain et Lilas en Grèce

Depuis la dernière fois où je vous ai écrit (vous disant qu’on était prêt à larguer les amarres au moment où vous nous liriez), on ne riait pas jaune, on ne riait même plus du tout !

Pour que vous compreniez, je vais essayer de vous faire une histoire courte résumant la parodie que nous venons de vivre en Grèce…

Au tout début, comme vous le savez sans doute, tout allait bien. L’inspection s’est déroulée comme souhaitée et notre caisse à expédier par cargo a bien été délivrée le 10 décembre à l’entrepôt de Montréal par Alan, assez tôt pour qu’elle puisse nous parvenir à la mi-janvier au plus tard. Un premier hic dans l’histoire est qu’une semaine après la réception de la caisse, Sylvain appelle E-Cargo, la cie responsable de l’expédition qui devait nous contacter. Ceux-ci nous apprennent alors que la caisse confectionnée par Sylvain ne peut pas être expédiée par le prochain cargo parce qu’elle est faite de matériaux recyclés. Ils nous demandent notre accord pour la démanteler et mettre le matériel sur palette. À contrecœur, nous acceptons en mentionnant clairement de nouveau que nous avons besoin que celle-ci nous parvienne en Grèce à la mi-janvier au plus tard. Le 17 décembre, ils répondent à un mail de Sylvain en informant que le tout a été mis sur palette, prêt à être expédié. Tout semble arrangé de ce côté-là…

Par ailleurs, le broker, Yiannis, qui s’occupait de la vente du voilier était bien rassurant en nous disant que si nous lui fournissions les papiers qu’il nous demandait à temps, le reste des opérations pour finaliser la transaction se déroulerait en 7 jours maximum. Sur ses recommandations, nous avions engagé une agente juridique (genre de notaire) pour la modeste somme de 1200 euros afin d’accélérer le processus. Nous avions accepté parce que, disons-le, nous savions à l’avance que les démarches en Grèce pouvaient s’avérer très fastidieuses.

Donc, nous avons fait nos devoirs en temps voulu, leur faisant parvenir les documents demandés à la fin décembre (le délai le plus court compte tenu que nous devions obtenir des actes notariés du Québec et leur faire parvenir les originaux). Nous avons finalisé le paiement du bateau tel que demandé au début janvier. À partir de là, nous aurions dû obtenir l’acte de propriété et le certificat de radiation du registre grec le 14 janvier au plus tard selon leurs dires. Deux jours plus tard, nous aurions donc pu quitter la Grèce…

C’est à partir de ce moment là …

que nous avons commencé à goûter à la cuisine grecque, jusqu’à l’indigestion…! Plus d’une semaine après le paiement, je rentre en contact avec Yiannis le broker qui s’excuse du délai dû aux grèves continuelles à Athènes et qui me rassure que tout sera fait le lendemain. Deux jours plus tard encore le 18 janvier, toujours en attente des nouvelles du broker et de la notaire Despina, c’est Staliou, le proprio du bateau, qui passait nous apporter du matériel inclus dans la vente. Il nous explique qu’il attend un papier de la notaire et qu’il doit aller le faire authentifier à la police du port avant de le lui faire parvenir de nouveau. Ce qui signifie une nouvelle semaine de délai. J’appelle donc Despina qui me confirme la chose en expliquant que les lois ont changé et qu’auparavant, elle pouvait elle-même faire authentifier les documents au Pirée (Athènes) mais que ce n’est plus le cas aujourd’hui. Je commence à m’impatienter lors de nos échanges parce que je ne sais pas si ils nous mènent par le bout du nez pour quelques raisons obscures. En passant, il faut savoir que plusieurs Grecs (dont le broker lui-même) nous ont dit de nous méfier des Grecs, donc un climat de confiance propice était installé à la base…

D’autre part, je commence à être fatiguée dû au fait que c’est toujours le chantier à bord, que la liste des travaux des gars s’allongent parce que, tant qu’à y être, ils en profitent pour mettre le bateau à leur main. Cela est formidable et extrêmement généreux de la part de Alan et Alexandre, mais pas super reposant dans la gestion du quotidien avec un ti-bonhomme de deux ans à peine qui fait encore sa sieste. Je dis ça, mais je tiens à redire que, jusqu’à un certain point où tout le monde a commencé à en avoir marre du suspens du départ, l’ambiance à bord était vraiment géniale. C’était facile de partager cet espace somme toute petit pour cinq personnes vivant ensemble 24 h/24.

Donc, avant que cette nouvelle semaine supplémentaire ne s’écoule, je m’assure plutôt deux fois qu’une auprès de la notaire qu’il n’y aura pas d’autres documents à fournir ou à signer de ma part. Je dois commencer à planifier mon départ parce que je dois acheter mon billet d’avion une semaine avant le départ du voilier afin d’éviter de payer le double du prix. Au deuxième échange à ce sujet avec Despina, elle me dit qu’il est possible que j’aie un document supplémentaire à fournir au niveau du fédéral parce que dans les numéros que je leur ai fourni au départ, il y a mon enregistrement au fédéral… Ça fait plus d’un mois qu’ils ont ce document entre les mains et c’est maintenant qu’ils le réalisent…! Les oreilles me chauffent… Je respire un grand coup et lui dit que je vais préparer le document qu’ils en aient besoin ou pas. Je lui demande de me valider encore une fois qu’il n’y aura rien d’autre. Comme ça, je peux planifier l’achat de mon billet d’avion pour la semaine suivante.

Ce même jour, nous contactons E-cargo pour une énième fois afin de savoir où est rendue notre caisse. Dans notre échange préalable avec eux quelques jours plus tôt, ils nous avaient assuré qu’elle serait arrivée au Pirée dans le courant de la fin de semaine. Et c’est là que nous avons appris que notre caisse n’avait été expédiée que le 14 janvier !! Adieu le matériel et les vêtements de navigation, les cartes, les cordages, les outils, les jeux et les couches de Nathan, etc… L’équipage commence à être découragé sauf Alexandre je dois dire qui reste d’une humeur incroyablement et agréablement égale dans tous les temps et conditions…!!!

Il y a aussi Martin Beaudry qui est venu nous rejoindre entre-temps dans l’optique de se joindre à l’équipage pour la traversée de la Méditerranée. Sa présence nouvelle et légère de boute-en-train fait du bien au moral des troupes…! 🙂

Il faut vous dire aussi que toutes ces démarches, toutes ces communications se font avec une connexion internet pratiquement inexistante sur le bateau. Il faut donc que je me rende dans des cafés où ça fonctionne ou à peu près et j’ai une heure ou deux par jour maximum sans mon petit Nathan où je suis libre de mon temps pour faire ce genre de choses et tout le reste.

Donc le lendemain matin, suite à mon appel avec Despina, en allant à la buanderie avec Alan, je me procure mon billet d’avion en croisant les doigts et les orteils pour que tout se déroule comme prévu cette fois-ci. Juste au cas où il y aurait quoi que ce soit d’autre, je planifie aller faire authentifier une photocopie de mon passeport ainsi qu’une délégation d’autorité pour que Sylvain puisse signer à ma place et naviguer le bateau que nous avons acheté avec la cie qui est à mon nom.

Le retour de dédale et son labyrinthe

Et là, coup de théâtre ! (Quoique ça devient redondant…) Je reviens au bateau et je reçois un mail de Despina qui m’informe qu’elle vient d’apprendre que la loi a changé et que je dois maintenant leur fournir un nouveau document beaucoup plus détaillé. Les documents notariés que je leur ai fait parvenir au début ne sont plus suffisants. De plus, ce nouveau document doit être authentifié par une ambassade ou un consulat grec au Canada. Ils me fournissent comme modèle un document français… Je n’ai aucune idée de comment me procurer un document de la sorte au Canada. Désespérée (je viens juste d’acheter mon billet !), je contacte mon comptable et ma notaire au Canada qui ne peuvent rien faire pour moi. En même temps, je transfère le mail de la notaire à mon père qui réussit à trouver le document en question. Merci papa !! Cependant, il doit se rendre au ministère des Affaires étrangères à Ottawa pour le faire valider avant de se rendre à Montréal à l’ambassade grecque pour le faire authentifier. Nous sommes maintenant le jeudi 25 janvier. Le bureau à Ottawa ne sera ouvert qu’à partir du lundi prochain en après-midi. Le temps de retourner à l’ambassade de Grèce à Montréal le lendemain matin, nous n’aurons le scan du document que le mardi après-midi, en même temps que mon vol. Je repousse donc mon vol Athènes-Paris d’une journée (j’avais heureusement un laps de temps entre mes deux vols !) et pour être certaine de finaliser la vente, je prends rendez-vous avec la notaire et le broker pour les rencontrer au bureau du registre grec le mercredi matin. Avec le scan du document, Despina nous dit que nous pourrons finaliser la transaction le jour même.

Nous louons donc une petite voiture et nous rendons tous les cinq, Alex, Alan, Nathan, Sylvain et moi, entassés jusqu’au Pirée où nous avons loué un appartement. Entre-temps, Martin est reparti travailler à Paris et attend de nos nouvelles pour savoir s’il pourra partir ou non avec nous en fonction des délais.

À la fin de la journée, alors que nous nous sommes bien installés dans notre petit appartement, nous partons en quête de la police du port pour faire authentifier les documents que je dois laisser à Sylvain. Voici le trajet parcouru dans le style La maison des fous :

Nous nous rendons au point A où on nous dit de descendre la rue pour se rendre au point B. Arrivés là, nous nous rendons au guichet 1 qui nous dirige vers le guichet 2 qui à son tour nous envoie au guichet 3 qui veut nous renvoyer au guichet 1. Là, un homme sort de l’arrière du guichet 3 et nous conseille de nous rendre au point C, un kilomètre plus loin. Il me semble que c’est là où nous avons rendez-vous le lendemain matin. Nous nous y rendons, trouvant déjà l’aventure loufoque. Nous arrivons devant un bâtiment assez délabré, construit tout en longueur et dont les portes sont presques toutes fermées et sans inscription. Au bout de cette bâtisse, un bâtiment plus récent (D) est annexé et la porte est ouverte. Nous y entrons Alan et moi. Nous nous dirigeons vers le guichet principal où la femme au comptoir n’a aucune idée de ce que nous voulons. Un homme sort d’un bureau à côté et nous dirige vers le premier bâtiment (C). Nous le longeons jusqu’à la seule porte ouverte. Un homme derrière un guichet à l’entrée hausse les épaules lorsque nous lui expliquons ce que nous cherchons. Il nous indique vaguement de nous rendre tout au bout du bâtiment, dans la même direction d’où nous venons. Nous dépassons donc le bâtiment D pour arriver dans un stationnement où l’homme à la guérite semble mécontent de se faire déranger. Il nous pointe l’arrière du bâtiment. Nous nous retrouvons dans un cul-de-sac avec 3-4 portes fermées sauf la dernière où nous entrons. Les gens, un peu froids et distants, s’animent en voyant Nathan entrer (les Grecs adorent les enfants). Ils nous indiquent chaleureusement de nous rendre au point C demain matin à partir de 7 h 30 pour obtenir ce que nous voulons. C’est parfait puisque c’est le lieu de notre rendez-vous !

Dans la soirée du mardi, toujours pas de nouvelles de mon père. Je lui écris inquiète en lui disant que nous avons absolument besoin du scan pour le lendemain matin. Je me réveille de nouveau à 1 h du matin pour m’apercevoir qu’il vient de me l’envoyer. Ouffff !

Le lendemain matin, nous nous rendons à l’avance au point C où je réussis à me faire indiquer la porte d’un bureau (1) dans un grand hall rempli de gens et de portes donnant sur plusieurs salles et bureaux. Alan, Nathan et moi nous y rendons. Cinq personnes en train de fumer et boire du café nonchalamment nous regarde entrer. Nous leur expliquons le but de notre présence. Ils nous dirigent encore vaguement vers un autre bureau (2). Alors que je cherche, la femme qui nous avait finalement donné de bonnes indications la veille vient à ma rencontre pour m’indiquer le bon endroit. Là, je réussis enfin à faire authentifier deux de mes trois documents. Pour le passeport, je réussis de peine et de misère à obtenir l’information d’aller le faire authentifier à l’ambassade du Canada, à l’autre bout d’Athènes. On va laisser faire…!

À l’arrivée du broker et de la notaire, ils nous informent qu’ils ont bien reçu le document mais qu’il y a un problème parce qu’il n’est pas traduit en grec. Je n’en crois pas mes oreilles ! Ils ne nous ont jamais demandé de traduction grecque..! Nous retournons au bureau 1 où Despina tente de négocier pour nous avec l’une des femmes qui prenaient un café en fumant plus tôt. Celle-ci, l’air complètement blasé, ne semble absolument pas collaborative. Despina se retourne vers moi et me dit qu’il faut absolument faire traduire le document en grec par un avocat et que ça peut être fait dans la journée. Mais elle m’explique que de toute façon, on ne pourra pas régler notre histoire aujourd’hui parce que le bureau voisin qui s’occupe de la radiation sur le registre grec est fermé en raison de formation. Je suis découragée de leur inefficacité. Despina en rajoute en disant qu’elle doit reformuler les documents qu’elle m’a fait notarier au Canada au tout début et les faire authentifier de nouveau (document rédigé mot pour mot selon le modèle qu’ils m’avaient fait parvenir). Elle m’informe aussi que je n’aurais pas eu besoin de la signature de mon associé en fin de compte parce qu’il n’y a que la signature de la présidente qui est nécessaire… Sur le bord du trottoir en sortant, nous énumérons avec le broker les étapes qu’il reste à franchir avant le départ. Nous déterminons que le bateau pourra quitter la Grèce le jeudi suivant. Connaissant le système, nous doutons maintenant de tout ce qui peut nous être dit…

Ce qui veut dire que Martin ne sera pas de la partie pour la Méditerranée. Alexandre, Alan et Sylvain feront le convoyage à trois seulement.

Au terme de cette journée, nous sommes complètement au fait de ce qui se passe avec l’administration grecque. Pas de surprise que le pays soit en faillite aujourd’hui, il y a aussi d’autres facteurs qui justifient la crise qui a frappé la Grèce, mais je me garde d’en parler ici parce que mon histoire est déjà bien assez longue.

Je dois cependant rajouter que pendant tout ce temps, presque toutes les fois où nous avons eu à travailler avec des spécialistes tels que des soudeurs ou autres, nous leur avons couru après pendant des jours pour des résultats souvent médiocres et des factures faramineuses…

Tout va bien dans le meilleur des mondes 🙂

Nous sommes vraiment contents de notre magnifique acquisition, mais nous n’aurons pas eu une belle expérience de la Grèce qui pourtant résonne toujours habituellement comme un lieu idyllique. Il faut dire que ce n’était pas des vacances dans les îles grecques non plus. D’autres auront pu garder de merveilleux souvenirs de leurs séjours en Grèce, mais la morale de cette histoire est : ne faites pas de transactions en Grèce ou préparez-vous pour un long séjour et un gros budget !

Finalement, Nathan et moi sommes bien rendus à bon port, notre port d’attache de Tadoussac, mais Sylvain, Alex et Alan viennent tout juste de quitter la Grèce il y a une semaine…! Je vous passe les détails de la fin de leur séjour, vous voyez le genre…

L’important est qu’ils soient maintenant en navigation. La traversée de la mer Ionienne entre la Grèce et l’Italie aura été l’une des plus grosses mers que Sylvain ait connu. Alexandre et Alan ont été malades, Sylvain a failli l’être pour la première fois de sa vie. Le lit d’Alexandre a été complètement détrempé par les vagues qui rentraient par un évent. La pompe de cale a été bloquée par des débris et le pilote automatique a lâché. Arrivés en Italie, les gars étaient pourtant encore vraiment crinqués pour tout réparer et continuer. La mer a redonné le sourire à nos hommes malgré les intempéries. En repartant de Sicile, le peu de vent qu’il y avait soufflait de face. À l’heure actuelle, ils s’approchent de la Sardaigne et un vent de travers les pousse vers les côtes algériennes où ils devraient trouver un vent arrière pour la journée de demain. Sarah ira les rejoindre d’ici deux semaines à Las Palmas aux Canaries. Nous attendons de connaître leur nouvelle position qu’ils renouvellent une fois par jour environ sur le site de Sylvain :

http://www.challengevertautourdumonde.com/fr/suivez-moi/

Une belle petite parenthèse de la fin pour Sylvain qui a planté un eucalyptus avec Augostinos, son pote grec qui lui avait passé son vélo et qui a failli embarquer avec nous. Le Challenge vert autour du monde se poursuit ! 🙂

Et maintenant, de retour au pays, je reste en contact avec eux et continuerai à vous donner de leurs nouvelles via notre journal local.

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