DE GRANDS VOYAGEURS

Par Samuel Belleau

0
962
Photo : Samuel Belle

L’automne tire à sa fin, mais encore quelques baleines et oiseaux s’attardent dans la région. Pour certaines espèces, la migration est déjà presque terminée; mais pour d’autres, la migration se poursuivra encore durant quelques semaines.  Alors que les oiseaux néotropicaux (tels que les parulines, les viréos, les moucherolles) nous ont déjà majoritairement quittés pour le sud (là où la température y est plus clémente pour ces espèces insectivores), d’autres espèces ne font qu’arriver dans la région pour s’établir sur leur aires d’hivernage. Ce sont les oiseaux des régions arctiques et de la forêt boréale.

On croit souvent que la migration ne s’effectue que dans un axe nord-sud, mais il y a pourtant des espèces pour lesquelles la migration se fera d’est en ouest (ou vice-versa). C’est le cas entre autres pour la famille des fringillidés, un groupe d’oiseaux qui vit principalement au rythme de la forêt boréale. C’est que la chaleur n’est pas le seul facteur qui occasionne les mouvements migratoires : certaines espèces (même petites comme les Mésanges à tête noire) ont les aptitudes physiques pour passer au travers de nos hivers rigoureux. En fait, tant qu’ils ont accès à une source de nourriture fiable, certaines espèces ne bougeront pas de la saison froide. Mais lorsque la nourriture vient à manquer (par exemple, une mauvaise année semencière pour certaines essences d’arbres abondantes en forêt boréale ou une diminution de proies tels que les campagnols), on peut alors assister à de grands mouvements migratoires où les oiseaux partiront en quête de nourriture sur de nouveaux territoires. Mais puisque ces oiseaux sont spécialisés pour exploiter les ressources de la forêt boréale, ils ne migreront pas nécessairement vers le sud où l’habitat et les essences d’arbres diffèrent, mais plutôt d’est en ouest à travers la forêt boréale, puisque celle-ci ceinture la région arctique telle une couronne de conifères.

À l’Observatoire d’oiseaux de Tadoussac (OOT), les travaux de recensement et de baguage effectués sur le terrain permettent de mieux comprendre la migration des différentes espèces qui passent au-dessus de la région. Étant aux portes de la forêt boréale, l’OOT est parfaitement situé pour suivre les mouvements des espèces boréales et arctiques comme peu d’observatoires d’oiseaux peuvent se vanter de le faire. Et c’est à l’aide de petites bagues de métal et d’émetteurs radios posés sur les oiseaux que les chercheurs peuvent suivre les déplacements de ces volatiles, et ce à travers l’Amérique du Nord ! Un réseau de stations de baguage permet aux chercheurs de savoir où et quand un oiseau bagué a été recapturé dans une autre station ailleurs sur le continent.

Photo : Samuel Belleau

Ainsi, un Bruant chanteur bagué le 16 août dernier aux Bergeronnes dans le cadre du camp ornithologique a été recapturé le 24 octobre au Foreman’s Branch Bird Observatory, près de Kingstown au Maryland. Cet observatoire se trouve à environ 1140 km des Bergeronnes! Il est plutôt rare qu’un oiseau capturé à une station donnée soit recapturé lors de la même année et encore moins quelques mois seulement après sa capture . Cela donne aux scientifiques énormement de données sur la distance parcourue par les oiseaux, mais aussi sur la direction et la vitesse à laquelle ils peuvent parcourir cette distance. À l’automne 2006, une Paruline à joues grises (espèce néotropicale) capturée en septembre à Tadoussac s’était retrouvée dans les filets d’une station située à Oaxaca au Mexique à la mi-novembre de la même année!

Pour revenir à nos fringillidés, qui eux ne migrent pas nécessairement vers le sud, l’OOT a connu une saison sans précédent pour le Tarin des pins, une espèce intimement liée aux cycles de la forêt boréale. Les travaux de recensement n’étant pas encore terminés pour la saison 2017, nous auront l’occasion de revenir sur le bilan et les résultats de cette extraordinaire  saison lors de la prochaine parution du journal, mais au niveau du baguage, pas moins de 2 711 tarins ont été bagués : un record! Bref, la forêt boréale se vide à l’Est…

De plus, l’OOT a reçu un rapport de baguage cet automne lui signifiant qu’un Tarin des pins bagué lors de la dernière grande éruption en 2015 (le 26 octobre 2015 plus précisément) avait été recapturé le 18 mai 2016 à Stettler en Alberta!! Il s’agit d’un mouvement est-ouest d’une distance de 3060 km ! À notre connaissance, il s’agirait de l’un des plus longs mouvements migratoires d’un Tarin des pins suivant cet axe (est-ouest) jamais observés à partir du Québec.

Finalement, depuis quelques années avec le soutien financier de Protection des oiseaux du Québec, l’OOT a recours à une technologie novatrice pour suivre la migration d’espèces spécifiques, dont le Quiscale rouilleux, une espèce en péril qui a subi un déclin drastique au courant des dernières décennies. La population de cette espèce a en effet chuté de plus de 85% depuis le milieu des années 1960.

Cette technologie consiste à poser sur les oiseaux de petits émetteurs VHF, dont les signaux seront captés à partir d’antennes fixes mises en place depuis 4-5 ans aux États-Unis et au Canada. Le réseau d’antennes connu sous le nom de Motus Widlife Tracking Tracking System est considéré comme le projet de suivi d’oiseaux le plus ambitieux au monde. À Tadoussac, des émetteurs ont été posés depuis 2014 sur quelques dizaines de grives, des oiseaux de la même famille que le Merle d’Amérique et les résultats préliminaires sont tout simplement spectaculaires. Les données générées par ce projet pourront certainement permettre de mieux connaître les trajets migratoires du Quiscale rouilleux.

Voici le lien pour voir une animation avec les parcours des grives munies d’émetteurs à Tadoussac à l’automne 2015 :

Bonne migration à tous !


Source : http://motus.org/data/demo/thrushesFall2015.html
http://www.explosnature.ca/oot/
https://www.facebook.com/observatoire.oiseaux.tadoussac/

LAISSER UN COMMENTAIRE

Inscrivez voitre commentaire
Inscrire votre nom